dominos.jpgComment saisir l’ampleur de la crise que vit l’Union européenne ? En donnant la parole à deux spécialistes, Philippe Icard et Marc Touati, rompus à l’exercice de vulgarisation, le journal "Le bien public" nous aide à mieux comprendre. Une chose est sûre : ce sont les populations qui paient l'addition. Mais çà, on le savait ! Propos recueillis par Emmanuel Hasle, journaliste à "Bien Public".

L’Euro va-t-il passer l’hiver ?

Philippe Icard, juriste : « On peut penser, eu égard à ce qui vient de se faire, notamment entre la France et l’Allemagne, que l’Euro devrait passer l’hiver. Si tel n’était pas le cas, ce serait catastrophique. Au-delà de l’Euro, l’Union européenne serait totalement menacée. Les États ne peuvent pas prendre ce risque-là. D’où les propositions assez contradictoires de l’Allemagne et de la France. À mon sens, il y aura quand même un rapprochement qui fera qu’on va stabiliser les choses, au moins à court terme. »

La France ne fait-elle que suivre l’Allemagne aujourd’hui ?

« Il y a deux positions : la première, qui voudrait que la France garde totalement sa souveraineté ; la seconde, qui veut que l’Allemagne pense que si on reste sur ce schéma-là, on court à une catastrophe. Et ce serait un pas de plus vers le fédéralisme. C’est une voie qui est inéluctable si on veut sauver l’Union européenne en tant que telle. C’est vrai qu’on a le sentiment qu’on suit l’Allemagne, mais en réalité je crois qu’on suit la pente logique, au moins sur l’idée de fédéralisme. Car sur la façon de le construire, c’est différent. À mon sens, c’est l’idée que, à un moment donné, l’Union européenne est face à son histoire, et elle a des décisions importantes à prendre. »

Peut-on dire que crise de gouvernance et crise sociale sont liées ?

« Ce que j’essaierai de montrer ( aujourd’hui), c’est qu’il y a un décalage entre l’Union économique et monétaire – qui est effectivement fédérale – et la politique économique qui demeure intergouvernemental. Alors que, normalement, la politique monétaire doit être au service de l’économie. Et pas l’inverse ! Du coup, on se retrouve avec des décalages importants : on a un système de banque centrale européenne qui prend des mesures dans le cadre monétaire, et essentiellement pour lutter contre l’inflation. Ça, ça a été à peu près réussi. Mais dans le même temps, la BCE ne peut pas prendre des mesures qui vont plus dans le sens de la relance économique, parce qu’elle n’a pas ces compétences-là. C’est chaque État, selon ses propres politiques, qui tente de le faire, avec une coordination si possible. Du coup, se crée un décalage, avec des mesures relativement radicales, parce qu’il y a ces critères de dette, de déficit. Les États en pâtissent parce qu’ils ont des politiques complètement différentes, et il n’y a pas globalement une défense commune. Et c’est vrai que ce sont les populations qui paient l’addition. »

Doit-on prendre en France les mêmes mesures qu’en Italie ?

« Je n’en suis pas totalement convaincu… Après, il y a un grand débat, c’est aussi un élément de cette difficulté rencontrée : est-ce qu’il faut mener à tous crins une politique de type libérale – avec désengagement de l’État, réduction des dettes, réduction totale des dépenses de l’État –, ou alors une politique un peu plus keynésienne, où il faut trouver un juste équilibre ? Il est là le débat. Je ne crois pas que la France soit obligée de suivre les modèles les plus libéraux. »

N’y a-t-il pas une “dictature” des agences de notation ?

« En tant que juriste, on peut dire que quoi qu’on en pense, les États demeurent des souverains, on ne doit pas les considérer comme de simples entreprises. À mon sens, oui. C’est une “dictature” qui s’installe uniquement parce que les États le veulent bien. Ce sont des États qui ont fait le choix total de la libéralisation des marchés, qui ont laissé s’installer ce type de structures. Évidemment, après, il est difficile de dire le contraire. Mais, à mon sens, des États qui interviendraient davantage dans l’économie pourraient très largement réduire la capacité de nuire de ce genre d’institutions. »

La crise est-elle due à un manque ou une absence d’Europe politique ?

« Pour moi, totalement ! C’est le manque d’unité politique qui conduit à ces crises un peu endémiques, d’abord financières. Je crois également que c’est dû à un déficit démocratique de cette Union européenne. Je crois qu’il faut redonner la parole aux peuples, quitte à ce que ça n’aille pas dans le sens voulu par les élites. On a un Parlement européen, certes, mais les structures de l’UE restent assez technocratiques. C’est ça le grand débat. Dans le cadre de l’UE, il faudrait une grande campagne européenne, avec des choix des peuples. Et, après, ces structures les mettent en œuvre. Mais pas inversement. Car ce que l’on propose en ce moment entre l’Allemagne et la France, c’est l’inverse ! On ne parle pas aux peuples et on va leur imposer à nouveau quelque chose… »

Ceux qui parlent de protectionnisme européen ont-ils raison ?

« Pour l’instant, il n’y a pas de protectionnisme européen global, sauf sur l’agriculture dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) puisque nous avons fait l’objet de différents contentieux. Faut-il en revenir à cette idée de protectionnisme européen ? Il me paraît très difficile de mettre en place ce système-là. C’est l’idée d’une reconquête du marché intérieur qui a fleuri chez certains économistes. Si on mettait des barrières douanières, nous serions condamnés par l’OMC et nous subirions des sanctions de nos partenaires.

Un tiers des Français serait pour le retour au franc. Qu’en pensez-vous ?

« Quand on a commencé à parler d’Europe économique et monétaire, c’était justement parce que les monnaies de chaque État, à part le mark, étaient totalement menacées. On avait quand même un système monétaire européen qui faisait constamment l’objet d’attaques des marchés extérieurs. Soit on jouait le mark contre le franc, le plus souvent, ou d’autres monnaies pour faire sortir le franc du système monétaire, qui était un système d’intervention d’achat de monnaies de différents pays pour essayer de les déstabiliser les unes par rapport aux autres. À un moment donné, à l’époque où Balladur était Premier ministre, il a fallu trouver une solution. C’est comme ça qu’est née l’Union économique et monétaire. Il faut se rendre compte que si l’on revient au franc, non seulement on aura un échec de l’Euro – ce qui serait une très mauvaise chose sur les marchés financiers et monétaires – et ce serait aussi un coup phénoménal pour la France ! Parce que notre franc ne supporterait pas ça. C’est vraiment une non-solution.